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JOURNAL D'ARMEL VEILHAN AU TRITON

16 janvier 2016

Nima Sarkechik – Brahms# 4

Nima Sarkechik – Brahms# 4

Pour la première fois de mon existence, j'ai la chance immense d'assister à une intégrale de l’œuvre pour piano de Johannes Brahms. Après avoir dévalé les pentes de la Drôme, cet été, avec sur les oreilles l'enregistrement des Variations sur un thème de Paganini (titre jubilatoire du premier concert et CD de Nima Sarkechik), pour ce 4ème concert qui ouvre l'année 2016 au Triton, ce soir, j'écoute pour la première fois ces autres variations, celles-ci non plus inspirées par Paganini, mais écrites pour Clara Schumann, l'amie, la confidente, l'amoureuse secrète de Johannes Brahms. Des variations composées par Johannes Brahms sur l'un des premiers thèmes de Schumann destiné alors à exprimer son amour pour la jeune Clara, nous explique Nima Sarkechik avant d'interpréter ces variations dans une intimité avec le compositeur qui s'agrandit, se creuse de concerts en concerts, taillant au fur et à mesure dans le monument Brahms pour nous révéler l'homme, l'amoureux éternel et l'ami, le fidèle compagnon de Clara. Il y a des amours contrariés, empêchés qui sont plus beaux que le bonheur offert sans entrave, déjà prêt à s'assoupir, comme tous les bonheurs trop faciles. Il y a cette pudeur magnifique à dire par la musique ce que les mots rendraient sans doute tragiques ou ridicules. La folie dans laquelle bascule son ami Robert Schumann avant de se noyer dans le Rhin, l'amour retenu, caché pour la femme de son meilleur ami, Robert.

Ce soir le programme a commencé par la première sonate de Brahms, une sonate qui est en fait publiée comme la seconde du compositeur allemand, pudeur encore d'attendre avant de dévoiler trop tôt, au risque de le faire trop tard. Cette sonate qui m'avait laissé indifférent sous les doigts d'autres pianistes, parmi les plus reconnus, est venue ce soir jusqu'à moi, sans fards, dans sa vérité nue, celle d'une jeunesse trop étroite pour ce jeune homme bouillonnant qui saura aller jusqu'au bout de la création de son royaume, le sien propre où rois et reines se mêlent au peuple des tavernes, ou l'enfance n'est jamais très loin, avec ses fantômes et ses jeux innocents. Je ne fais qu'écrire dans ce journal ce que j'ai entendu durant ce concert qui, par chance pour le public, sera redonné ce soir au Triton, et plus tard, en octobre à la Philharmonie de Paris pour une soirée marathon de sept heures. Toute l'œuvre de Brahms, c'est une quête, l'absolu d'une altitude à atteindre. C'est au-milieu de cette ascension que Nima joue pour le public, avec une simplicité que les longues heures de marches du virtuose dépouillent encore davantage des oripeaux du concert, de la séduction, pour ne laisser plus que la musique jaillir sous les doigts du marcheur infatigable. Je voudrais dire ce crescendo de l'émotion, mon admiration pour ce geste artistique. Et puis, pour finir ce programme, les Intermezzi opus 117. « Il n'existe pas une musique aussi triste » disait jadis Arthur Rubinstein en parlant du second intermezzo qui se déroule comme une liane avant de vous étrangler à jamais dans le chagrin. La pièce de James Mac Gaw, écrite spécialement pour Nima Sarkechik, porte en elle la grâce de celui qui a totalement intériorisé la musique de Brahms, son aîné, et que Nima interprète comme Brahms aurait lui-même joué au piano une composition de son ami Robert. Abîme du temps, de l'amour et de la mort. Vivant et vibrant ce soir sur la scène sous les doigts pinceaux Nima Sarkechik.

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