JOURNAL D'ARMEL VEILHAN AU TRITON

14/03/2016. Bojan Z & Julien Lourau - l'inoubliable musique d'une amitié sans frontières

En regardant la salle pleine à craquer, hier soir, je lisais la détente, l'abandon. Les couples se prenaient par la main. Les solitaires Fermaient les yeux de plaisir. Tous les visages irradiaient le bonheur. En une heure de musique, le monde serait-il devenu fraternité ? Entre Orient et Occident, Bojan Zulfikarpašić est né, en 1968, à Belgrade, l'actuelle capitale de la Serbie, une ville au cœur des cultures. Fils d'un sociologue, Julien Lourau lui a grandi en France où il rencontre Bojan Z au festival de jazz de la Défense. Ils ont tous les deux vingt-ans et c'est le début d'une belle histoire. En 2014-2015, plus de vingt-ans d'amitié et de musique se condensent et se consacrent au Triton pour un premier disque sans frontières. Au résultat, on est conquis, plus encore, bousculés dans notre individualisme. On en ressort grandi. Un spectateur s'est déplacé spécialement depuis Besançon, une jeune femme et son ami s'émerveillent, partageant spontanément avec Bojan, Jean-Pierre et moi leur enthousiasme « Un concert comme celui-là, mais ça donne tellement d'envies... ».
Inoubliable partage. Oui c'est le mot. C'est brut et résolument désacralisé. Le spectacle vivant ni le monde n'ont besoin d’icônes supplémentaires, semblent nous dire en creux dès leur entrée sur scène les deux compères. Nous vivons tous au même endroit. Sur terre. Un message salutaire par les temps qui courent. C'est que Julien et Bojan ont eu le désir de composer un concert rare pour la vie. Ce que doit être un disque à leur avis. Quelque chose qui reste au quotidien de nos existences. Quelque chose que l'on peut réécouter cent fois, sans se lasser, sans jamais s'ennuyer. Ce n'est pas un hasard si Bojan (entre autres grands) a joué avec Henry Texier et son Azur Quartett. La vieille école. Bojan Z nous rappelle aussi, qu'avant tout, le piano est un instrument à percussion lequel, doté d'une pédale forte, peut devenir tout un orchestre. De quoi remettre bien des idées en place ! A ses côtés, tout en legato, en nuances (enfin un saxophoniste qui ne sature pas le son, ne se vautre pas, mais sait toujours moduler sa puissance, changer instantanément de couleur), Julien Lourau se love avec sensualité dans les cordes de son partenaire qui entre sur scène en blouson de motard, prêt à démarrer ses machines électro et son Fender Rhodes par lesquels il introduit en Harley Davidson. « Quand je propose une idée à Julien, il la creuse, l'explore entièrement. Il nous faut du temps... » confie Bojan à un spectateur. La composition ? Tout serait là quand on improvise ? Il est vrai que Julien et Bojan ne restent pas dans les tonalités qui leur sont les plus aisées, non, ils se déplacent sans arrêt d'une gamme à l'autre, d'une région du monde à une autre, au prix d'un très patient travail de doigtés, de recherche. Harmonies, idées, mélodies, rythme, rien n'est livré dans son état premier ni dans la facilité de l'ego. Les deux amis se dépassent continuellement, s'entraidant pour que le meilleur advienne, alliant le jazz aux musiques traditionnelles, celle des Balkans bien sûr, et d'autres, pour l'inconnu ou pour se retrouver tous les deux au détour d'une phrase, à l'unisson. Merci au Triton de nous avoir donnés la possibilité de jouer trois soirs de suite ce concert, ça change beaucoup de choses pour nous musiciens et ça devient trop rare de nos jours, conclue Bojan en saluant après un énième rappel du public, amoureux.

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