JOURNAL D'ARMEL VEILHAN AU TRITON

17/03/2016. Le Pont des Artistes #3 : Yael Naim, Angélique Ionatos, Juliette

Elles sont trois femmes. Ou trois visages d'une même femme ? Par la magie de cette soirée  orchestrée par Isabelle Dhordain, trois personnalités immenses qui n'en formaient soudain plus qu'une seule. L'amour, la révolte, l'humour. Chacune s'exprime d'abord au micro. « Je suis inquiète pour mon pays, je me demande où est l'espoir ?... Je suis très en colère, oui... » nous dit en  substance Angélique Ionatos à propos de la situation du peuple grec « abandonné par l'Europe. » La salle l'applaudit. Il y a des vérités qui font mal à entendre. Avec sobriété, Yael Naim nous raconte sa rencontre musicale avec David Donatien, à quel point leur travail commun a ouvert une nouvelle époque de création féconde. David l'écoute, ponctuant ses propos avec une touchante légèreté. Juliette rebondit, témoigne de son travail avec les collégiens durant cette année où elle a voulu s'accorder du temps. Elle nous présente le livre qui en est ressorti destiné à tous les enfants et tous   les professeurs de musique. Dans la salle, on est enthousiastes, émus d'écouter l'engagement de cette  grande artiste de la chanson si librement généreuse d'elle-même. Sans fards ni paillettes, avec une  connaissance impressionnante du parcours de chacune, Isabelle Dhordain pose les bonnes questions  et fait de la télévision un outil direct et convaincant. Et puis comme par magie, Yael Naim ouvre  ce concert partagé. Je ne l'avais encore jamais vue sur scène, l'ayant comme beaucoup découvert après les attentats du 13 novembre dernier lors de son intervention télévisée. Elle s'installe au piano  et ouvre avec une improvisation entre Mendelssohn et Bach (héritage de son enseignement  classique) qui se transformera peu à peu de sa voix. On est immédiatement saisis par la vibration, la  beauté fulgurante de son chant, de ses envolées folk. En l'espace de quelques minutes, ils nous  semblent être devenus ses enfants à l'écoute de l'expérience d'une femme qui nous rappelle à l'amour indispensable à toute humanité véritable. C'est sans pathos, sans bons sentiments, c'est brut et enchanteur. Pour la paix qu'elle rêve pour notre monde. Yael transmet. Yael c'est Ismène après le départ de sa sœur. Avec son xylophone, elle tend soudain ses baguettes vers nous. Le geste est spontané, candide, et toute la salle s'en saisit pour chanter avec elle. Je chante aussi, étonné qu'un son puisse sortir de ma gorge étranglée d'émotion. Le temps de s'installer avec ses musiciens (seconde guitare et violoncelle), Angélique Ionatos poursuit, délivrant la douleur de ses frères. « De sa colère elle en fait un bouquet... » dira Juliette à juste titre. Angélique c'est Antigone devant Créon. Elle répond à Ismène la pacifique. Sa voix franchit les siècles, les ponts, les frontières. Je pense au « Quatrième mur » de Sorj Chalandon. L'histoire de ce metteur en scène grec exilé en France qui a pour projet de monter Antigone pendant la guerre du Liban. Angélique Ionatos possède cette colère inaltérable devant l'injustice et le péril dans lequel se trouve son pays. Elle libère notre indignation pour que nous l'emportions avec nous partout où nous serons. Encore nous faudra-t-il ne pas oublier le message de Yael. Sa puissante lumière fraternelle. Et puis vient Juliette. La troisième comme sortie des Trois sœurs de Tchékhov. Comme Yael ou Angélique à la guitare, elle est aussi à l'aise avec le piano qu'avec la voix, et par son humour subtil et profond, elle nous bouleverse sur la ligne de faille de nos blessures. De ce trio unique, elle est la troisième indispensable pour que nous ne perdions jamais la possibilité d'en rire.

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