JOURNAL D'ARMEL VEILHAN AU TRITON

22/12/2015. Henri Texier Sextet - Sky dancers 6

Armel Veilhan

Il m'arrive parfois de m'arrêter devant un arbre, de sentir sa puissance, de contempler sa forme, la subtilité de ses couleurs. Il existe des arbres capables de vous absorber, de vous parler, comme le corps d'une femme peinte par Renoir a le pouvoir de vous bouleverser, ou hier au soir, le chant d'un vieux loup de mer de la scène jazz comme Henri Texier. Car comme les arbres de ma Bretagne, Henri Texier sait mieux que quiconque louvoyer avec les harmonies, épouser les vagues de la mélodie, faire glisser la carène de son Sextet au milieu des hauts fonds et des courants. En toute quiétude, l'air de rien, comme seuls les grands capitaines savent le faire pour nous faire entrer, avec élégance et humour au bord des lèvres, dans le chenal maritime le plus périlleux. Si l'on veut être en mesure d'optimiser les talents d'un équipage aux fins de gagner une course en mer, Henri Texier a depuis longtemps compris qu'il ne peut y avoir qu'un seul chef à bord. Et pourquoi disputer une course pour la perdre ? C'est la victoire de ce musicien né en Bretagne, pilier du jazz européen qui sait que le grand art est toujours populaire, et qui pour autant n'a jamais oublié d’innover, sans jamais céder aux abstractions de la mode, ni confondre les mirages de la recherche musicale avec la production d'un titre, d'un concert à offrir au public. C'est tout au moins, pour ma part, la leçon que j'ai reçue samedi dernier comme celle que j'essaye d'emporter avec moi chaque fois que je me promène entre les arbres des Îles du Morbihan. Évidemment, chacun à sa façon, pourrait dire son plaisir et son émotion propre. Quand le concert sait trouer habilement son discours afin que chaque auditeur puisse venir s'y encastrer à sa façon, il existe une unanimité des spectateurs qui n'est ni consensuelle ni didactique. La nouveauté est ce qu'il y a de plus ancien affirmait Jacques Prévert qui a inspiré l'un des titres joués samedi soir. Oui mais encore faut-il savoir transformer l'ancien en nouveauté, savoir composer ce qui n'a pas encore été dit en puisant dans le fleuve de ses prédécesseurs pour remonter à leurs sources. Cela réclame une infinie modestie d'accepter que les arbres anciens soient toujours plus forts que nous, que s'ils nous ont vus naître, ils nous verront aussi mourir . J'aime l'histoire du cinéaste Orson Welles (que je tiens d'un ami cher qui la tenait lui- même de quelqu'un d'autre) qui, lors d'une conférence dans une grande école de cinéma, demanda aux jeunes étudiants : - Qui parmi-vous désire-t-il réaliser des films engagés? Tous à l'exception de deux élèves levèrent la main. Alors Orson Welles désigna les deux abstentionnistes et leur dit : « s'il y en a deux qui réussiront à faire du cinéma : ce sera vous ! » Évidemment cela ne prend tout son sens que parce que c'est Welles qui le dit, lui qui a été si profondément engagé, et qui a su nous emmener si haut dans les sphères du plaisir et du rêve.
Chapeau Monsieur Texier.

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