JOURNAL D'ARMEL VEILHAN AU TRITON

19/12/2015. WAX’IN

Armel Veilhan

La composition de la comète C67 doit sans doute être à l'origine de la naissance des Wax'in et il nous faudrait analyser les milliards de particules sonores que Wax'in a envoyées ce soir sur la scène pour comprendre la formule mathématique de l'énergie cosmique de ce météore hors du commun semblable à une fusion jazz-métal-rock en orbite dans un système solaire très lointain du nôtre. Peut-être passager involontaire de Rosetta, vu du ciel, je n'ai pas reconnu ce soir les lieux habituels, et passant de l'hémisphère nord à l'hémisphère sud en quelques millièmes de seconde, je me suis trouvé, en franchissant l'équateur, sur une plage inconnue. J'ai retiré machinalement mes chaussures pour mieux sentir la terre sous mes pieds. Au loin, sur le  sable, derrière une porte colorée, se tenait un orchestre constitué d'animaux :

un ours jouait de la guitare

un lion frappait la peau de ses percussions avec deux branches

à ses côté je reconnus un cheval noir

un chimpanzé qui soufflait tantôt dans une trompette

tantôt chantait ou jouait sur un tout petit clavier aux sons surnaturels.

Envahi par cette musique qui me parut fusionner avec le Cosmos, je me suis rapproché à petits pas des interprètes.

Devenu tout entier réceptacle d'un corps sonore étranger, je sentis mes os bouger sous mes muscles, et mon crane s’ouvrit en deux comme jadis la mer rouge pour laisser passer les migrants, et la porte colorée, devant moi, se transformant en miroir, me laissa voir des vagues translucides qui allaient et venaient  d'un bord à l'autre de ma tête.

Je me suis tourné vers le rivage. Ma mère marchait au bord de l'océan coiffée d'un chapeau blanc. Je voulus lui faire signe mais le soleil m'aveugla aussitôt lorsque je voulus lui manifester ma présence, et, lentement dans les eaux silencieuses, je la vis disparaître comme elle m'était apparue.

Quand mon regard s'en retourna à l'orchestre pour y chercher un témoin de mon hallucination, je découvris, dans l'encadrure de la porte, un loup qui me regardait tranquillement. Bizarrement, je n'eus peur ni de sa puissance ni de sa beauté, et tout en m'en faisant la réflexion, comme pour m'abandonner encore davantage à l'ivresse de la musique et de la vision, je m'allongeai sur le sable.

Au bout de quelques temps, je sentis le loup s'approcher doucement de moi suivi par la meute à laquelle il appartenait. Mes yeux se fermèrent. J'avais appris qu'il ne fallait pas regarder un loup dans les yeux. J'ai senti leurs museaux humides au-dessus de moi, puis leurs langues lécher ma peau et enfin, ce qui devait arriver arriva, et sans que j'eus besoin de comprendre ce qu'ils entreprenaient, leurs dents se plantèrent dans ma chair, me mordirent, m'arrachant brutalement à chaque partie de mon corps. Je n'éprouvai aucune douleur physique de voir ainsi mes pieds, mes jambes, mes mollets, mains, ventre, épaules se disperser dans les entrailles de la meute, mais comment pourrai-je jamais me reconstituer ? Me dis-je.

Je me trouvais maintenant divisé et isolé dans chaque partie de mon corps et, malgré cette réalité nouvelle, je pus continuer d'entendre et de regarder l'orchestre au travers d'une multitude de regards et d'oreilles qui scrutaient et vibraient à la surface du sable, ainsi sectionné et démultiplié, toutes les parties de mon être se mirent à danser en cadence avec les pas des loups. Simultanément, je pouvais sentir ma cuisse droite, mes pieds aussi bien que mon cou, ma tête ou les muscles de mon dos. Je me fis la réflexion qu'il existait peut-être un sixième sens jusqu'ici ignoré de moi ? Un sens qui nous offrirait la possibilité d'être à la fois ici et ailleurs ? Je remis à plus tard l'analyse de cette pensée hasardeuse, et je continuai à danser ainsi dans ma nouvelle peau de loup, goûtant le plaisir de me sentir animé d'une souplesse et d'une indépendance de tous mes membres inférieurs et supérieurs. (…)

J’eus à peine le temps de suivre le fil de ma pensé que je me retrouvai à nouveau seul sur la plage sans conscience du temps de ma métamorphose. La porte colorée se tenait toujours là, mais les animaux de l'orchestre, les loups, les oiseaux et tous les insectes de la forêt, le lac emplis des poussières de l'univers, ma mère sous son grand chapeau blanc et toutes ces choses et créatures que j'avais pu nommer avaient disparus comme elles s’étaient créées devant moi. Pourtant, la musique continuait de déverser ses nappes en fusion et je sentis quelque chose dans mon dos, une forme de présence. Je touchai mes pieds avec mes mains, mes jambes, me frottai les joues et vérifiai que mon crâne s'était bien refermé pour ramasser mes pensées égarées. Oui tout ce qui me constituait avant d'arriver au concert se trouvait bel et bien en moi et avec moi. Je fis quelque pas vers la porte qui m'offrit de me regarder à nouveau dans son miroir où je vis, se tenant derrière moi, un ours qui me regardait en souriant. Il posa sa patte sur son museau comme l'ange l'avait fait jadis sur mes lèvres pour me faire oublier tout ce qu'il m'avait été donné de savoir dans le ventre de ma mère. Je posai mes mains sur mon visage, l'empreinte de l'ange se trouvait toujours à sa place, juste au-dessus de ma lèvre supérieure quand le silence des Wax'in se fit entendre dans un déluge de cris et de battements de mains.

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