JOURNAL D'ARMEL VEILHAN AU TRITON

19/11/2015. Élise Caron & Las Malenas

Armel Veilhan

Il pleuvait quand je suis sorti pour aller au Triton. Je gardais un beau souvenir d'Elise Caron pour l'avoir vue en juillet 2013 à La Grande Poudrière de Port-louis, dans le Morbihan, mon pays et mon port d'attache où elle se produisait avec Jacques Rebotier, grand poète, musicien et clown qui m'émerveille. Il y a des émotions, des rires que la pluie n'efface pas. Au bar, je salue Andy qui a arrangé plusieurs des morceaux du concert et avec qui j'ai répété pour la première fois hier, impressionné de lire mes textes à un aussi grand musicien. Bref, toute la soirée s'annonçait belle, et d'autant plus que le Triton rouvrait ses portes après deux jours d’interruption des concerts. Salle pleine d'un public chaleureux qui a commencé le concert par de longs applaudissements qui en disaient beaucoup sur notre état d'esprit. Avec cette formation de tango (piano, contrebasse, deux violons, un violoncelle, et un bandonéon) le plateau se trouvait lui aussi bien occupé autour d'Elise Caron qui, après la troisième chanson, nous a demandé d'admettre que nous aurions à essuyer les plâtres de cette première première. J'aime bien ce genre de plâtres, me dis-je. Il y a des maisons qui sont encore plus belles les premiers jours dans l'odeur de la chaux vive. « C'était bien de rouvrir avec ce concert-là » a dit un spectateur en sortant. J'étais de son avis. Cette joyeuse profondeur avec l'air de ne pas y toucher, les six femmes de cet orchestre de Tango nous enveloppant de leurs cordes argentines, les magnifiques arrangements musicaux, les envolées du bandonéon, les blagues et les farces d'Elise qui joue en actrice avec tout ce qui l'entoure : le pied du micro, le câble, sa bouteille d'eau, les musiciens, le public, les départs des morceaux... Rien ne se prend au sérieux, rien ne s’appesantit même quand les paroles fouillent nos douleurs ou nos manques « Tout « s'oublie... les dettes, le passé, le tour est joué.... ». Un tour de magie c'est beau quand on ne voit pas les ficelles « Le temps que je veux traverser, redevenir un bébé... Qu'il est doux le cri du baiser... ». Avec les autres spectateurs, l'orchestre, je me suis évadé hors de moi-même, j'ai oublié mes notes sur Witold Gombrowicz, le clavier de mon ordinateur, mon bureau, loin loin loin je suis parti dans une clairière où coulait une source venue des montagnes. En 2013, plusieurs jours avec nous au festival de Port-Louis, son complice Jacques Rebotier répétait et jouait entre deux bains de mers, deux repas entre copains, ou revenant d'une marche en solitaire pour répéter avec Elise. Il travaillait tout le temps ou ne travaillait jamais : une leçon de vie. Existentialiste, Elise Caron vit elle aussi la musique au présent de son amusement qu'elle partage. L'on pourrait énumérer toutes les qualités qui font son talent consacré de musicienne et de comédienne, mais l'essentiel de ce qui me touche ce soir se trouve avant tout dans cette manière d'être de secondes en secondes au présent de chaque chose : son corps, sa voix, son regard, ses gestes, les imprévus du concert. Chaque seconde semble une goutte d'eau, un petit monde en soi qu'elle nous donne à boire à petites gorgées comme un thé glacé en pleine chaleur, pour le plaisir de se sentir vivre dans la musique de l'existence. Avant tout, Elise joue et nous invite à jouer avec elle. Nous en rions joyeusement. Elle propose de recommencer le concert et je la crois entièrement capable de se prendre au mot. Pour s'amuser, comme ça. A la fin était le commencement au commencement était la fin, à la fin.... « Le temps de le regarder passer, l'esprit est ailleurs, il est bien caché, l'avons-nous seulement bien cherché ? » Je me sentais si loin de la vieille marmite culturelle occidentale. Heureux de m'envoler en papillon dans les couleurs des chansons, de butiner les fleurs de ce jardin argentin. L'enfance ? La petite enfance plutôt, oui c'était peut-être comme ça. Être aux sensations de vivre sans conscience d'autre chose. En sortant, je salue Kamilya Jubran et la remercie de son concert avec Sylvain Cathala. Dominique est ravi, conquis comme nous tous dans la salle. Comme l'air est léger dans la nuit humide. Je m'arrête dans une petite épicerie pour acheter une boisson fraîche où l'un des deux serveurs fredonne à voix basse, se tenant légèrement en retrait de la caisse. S'apercevant de mon écoute, il me dit qu'il chante pour oublier tout ça, toute cette guerre, me dit-il et il me tend une double feuille d'écolier pour que je lise ses paroles. J'en retiens l'une d'elle sur la cour de l'école -Vous avez raison de chanter, lui dis-je, c'est ce que nous avons de mieux à faire. Nous nous sourions.

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